calendrier 1961 montage

 

extrait de "mémoire de jours "  tome 1 (1947-1961)

 

 

Les grandes vacances se traînent d’une langueur de fin d’été annonciatrice d’une proche rentrée. Nous avons beau essayer de l’oublier elle n’en est pas moins présente. Présente et pesante. Aussi pesante que la chaleur orageuse qui nous accable d’une torpeur adolescente. Une adolescence qui porte au glandage. C’est ce que nous faisons. Nous glandons autour de l’étang où nous sommes venus en vélos et en bande. Une bande de cinq copains d’enfance ou d’école. Au choix. C’est du pareil au Même. Un même quartier. Un même âge. Une même occupation : « Tuer le temps jusqu’à la rentrée scolaire ». Une rentrée pour une année charnière à l’issue de laquelle bon nombre d’entre nous quittera l’école pour un apprentissage professionnel. Nous n’y sommes pas encore. Pour l’instant nous savourons le plaisir de ne rien faire si ce n’est d’observer un groupe de grands du quartier Richelieu qui s’affaire à récupérer un ballon de foot flottant dans un immense trou d’eau protégé d’interdictions. C’est la réserve de pêche du roseau Floiracais, une annexe de l’étang  principal où se reconstituent les fritures en devenir. L’endroit est sauvage et marécageux. Des flaques et des trous surprennent ceux qui ne connaissent pas les lieux. Nous sommes d’ici nous savons où nous mettons les pieds. Les pieds et les vélos. Les vélos et les culs. Nous sommes tous les cinq assis par terre aux premières loges d’un spectacle qui s’annonce comique. Tombera ? Tombera pas ? R… un  junior du SAB s’embarque sur un radeau confectionné de bric et de brocs. Un travail titanesque dont nous avons suivi l’évolution. Après de multiples tentatives de pêche au lancé ou à l’attrapé, les grands se sont résolus à construire une embarcation de fortune pour récupérer un ballon de cuir dont beaucoup aujourd’hui ne peuvent pas imaginer la valeur. Un vrai cuir était aussi rare et précieux qu’une Porsche pour un adolescent actuel. Peu importe la valeur de l’objet, l’intérêt est ailleurs. Il est d’ailleurs sadique. Nous n’attendons qu’une chose, c’est qu’il se foute à la baille. L’équilibre est précaire. L’embarcation également. R… parvient néanmoins à approcher le ballon, maniant la perche (et non la tanche) comme un gondolier chevronné. Après de multiples tâtonnements funambulesques il capture le ballon sous les hourras de ses potes. Nous sommes bluffés. Bravo R… ! Du respect pour ce tour de force. Une force tranquille qui revient vers la rive. Lentement. Sûrement. Prudemment. Trop prudemment. Il ne veut pas lâcher sa prise. Maniant sa perche d’une seule main il fatigue. Il s’énerve. Il veut aller plus vite que la musique et descend avant l’arrivée. R… plouffe à un petit mètre du but. Un petit mètre suffisant pour qu’il se trempe jusqu’aux cuisses. Des cuisses que je me tape de rire. Je suis plié en deux. Tellement plié que je ne vois pas que tous mes copains se sont enfuis autour de moi. Furieux de notre comportement mais surtout vexé d’avoir raté la marche R…s’est précité vers nous pour nous faire passer le goût de la raillerie. Un goût saumâtre. Saumâtre comme l’eau des flaques et des trous qui affleurent le sol. Assis par terre j’esquive et je pare la volée de shoots qui s’abat sur moi. Avec le temps et le recul je ne pense qu’il cherchait à me faire mal. Il aurait pu, puisque il était bien plus âgé et beaucoup plus costaud que moi. Il était vexé et voulait seulement laver son affront. Pour ses pieds c’était déjà fait. Des pieds mouillés qu’il me balance à la volée. Je recule sur les fesses m’escrimant comme un karatéka pour éviter un pire qui en fait se trouve derrière moi. Je bascule dans un trou d’eau. Un grand plouf. Un grand éclat de rire. Le rire d’un R…  satisfait de m’avoir envoyé à la baille.