outils coiffeurs

 

extrait de "mémoire de jour " tome 1 (1947-1961)

 

Cinq francs les trois frères. Un tarif qui n’est pas syndical mais familial. Un forfait pour trois coupes de cheveux ordinaires. Un ordinaire qu’améliore Paco en coiffant au noir et à l’étroit les habitants du quartier. C’est dans une petite pièce sommairement aménagée au fond de la maison des Martin, qu’il coiffe en toute tranquillité. C’est un état de fait. Une réalité que personne ne remet en question. Question cheveux ce n’est pas le summum. C’est de l’utilitaire. Une utilité nécessaire. Une nécessité qui fait de lui une véritable institution. On va chez Paco et non chez le coiffeur. Un coiffeur dont ce n’est pas le métier initial même s’il était déjà dans les coupes. Paco était garçon de café à Barcelone. C’est Manuel Martin le grand-père de Raymond qui l’a ramené dans ses bagages au retour d’une de ses expulsions du territoire. Une expulsion politique. Une politique qui fait les choux gras de la clientèle espagnole de Paco. Son atelier est un antre révolutionnaire où se refait le monde. Heureusement que pour nous les jeunes il y a les magazines sportifs. Des Sports & Vie et des Miroir Sprint que nous relisons à chaque séance avec le même plaisir. Un plaisir des yeux qui occulte les éternelles polémiques revanchardes des vieux exilés, qui se font raser au couteau, la nuque appuyée contre un paquet de journaux cloué au mur de bois. Après le cérémonial de la serviette chaude et celui plus discret du paiement, c’est enfin notre tour. Peu importe qui passe en premier, les deux autres attendront dans la lecture. Nous arrivons ensemble. Nous repartons ensemble. Un ensemble que Paco ne doit pas rater. Nous voulons une coupe arrêtée. Arrêtée comme notre idée. Après maintes et maintes explications Paco se lance dans ce qui sera une première dans le quartier. Ce n’est pas parfait, mais peu importe puisque nous sommes les pionniers et que nous en tirons une relative fierté en dépit des inévitables critiques des jaloux aux coupes réglementaires.