20 01 la conscience (2)

         

           Je jette un coup d’œil en direction  de l’officier. Son visage de métal ciselé par les éclats de bravoure ne laisse entrevoir aucune émotion. Ses yeux gris acier canalisés par les œillères du devoir fixent un avenir tracé dans la gloire et le dévouement. Son calme et son impassibilité exhalent une sérénité qui devrait me rassurer. Ses yeux quittent enfin ce point imaginaire qu’il fixe depuis des heures et se portent dans ma direction. Le capitaine de la garde Naotienne devinant mon angoisse m’adresse un signe amical. Je ne me sens pas mieux pour autant. Je détourne mon regard, fixant la voute céleste à la recherche de mon étoile.  Je ne vois qu’une lune énorme, pleine, entière. Une lune à la fois donneuse de vie et donneuse de mort. Une lune qui représente toute la mémoire du monde reliant le passé au présent, le présent à l’avenir. Quel visage nous montre t’elle cette nuit ? Laquelle de ses faces est le témoin de cette extravagante épopée ? C’est au travers des difficultés de la vie et des épreuves du quotidien qu’elle modèle son aspect, qu’elle transforme sa physionomie, qu’elle force notre destin. La lune de ce soir aime les passionnés. Elle les stigmatise. Elle les pousse à prendre des risques. Nous croyons avoir notre libre arbitre en fait c’est son aspect du moment qui impulse notre comportement.

             Le temps change brusquement. Le vent se lève. Un souffle fétide porte dans notre direction  une épouvantable odeur de charogne. Un parfum de mort. Une puanteur insupportable. Le capitaine de la garde Naotienne ne bronche pas. Je serre les mâchoires pour ne pas vomir. Quelques relents de bile remontent néanmoins dans ma bouche. Un hurlement déchire la vallée. Les cris de frayeurs qui se mêlent aux rugissements sont ceux d’une femme. J’essaie en vain de les étouffer en enfonçant mes index au plus profond de mes oreilles. Les râles de la victime glissent le long de mes doigts et s’enfoncent dans mes tympans. Je pleure sur mon impuissance. Pourquoi Peppo m’a t’il désigné pour détruire cette bête immonde qui se nourrit de la candeur des enfants, de la naïveté des adolescents, de la vanité des adultes ? Le capitaine réagit à ce cri d’agonie. Son visage se métamorphose. Toutes ses fibres répondent à cet appel. Ses yeux brillent d’une intensité qui consume toute sa lucidité. Ce guerrier redoutable de sang-froid est à son tour hypnotisé par un hurlement de femme. Je devine à son regard que rien ne pourra l’arrêter. Ce chant de mort l’attire comme un aimant. 

            -  Passons à l’offensive ! Tu es prêt.

            C’est maintenant face au danger que je prends conscience de la dérision des mots courage et lâcheté et de l’impuissance de l’homme à faire concorder les actes aux paroles. Je ne le suivrai pas. J’ai peur de la mort. Surtout d’une mort inutile.

            - Personne n’a jamais réussi. Pourquoi nous ?

            - Nous n’avons aucune raison de renoncer.

            - Mais c’est la mort certaine.

            - Mourir au combat, c’est ma raison de vivre.

            - C’est absurde !

            - Tout est absurde, mais la mort par contre est une certitude. Je l’ai toujours côtoyée, elle ne me fait pas peur.

            - Restons calmes et analysons la situation.

            - Je suis un soldat, je n’ai pas à réfléchir.

  

                                  la bête

            Je le supplie de ne pas tomber dans le même piège que ses hommes. A chaque hurlement de femme ou d’enfant un soldat bondissait d’instinct chevaleresque. Aucun n’est revenu. Il ne reste plus que nous deux. Nous ne faisons pas le poids. C’est du suicide. L’officier le sait, mais il passe outre. C’est un soldat avant tout. Il n’a pas besoin de moi pour affronter une mort qui se trouve au bout de cette dernière route. Une route  bitumée de sang qui traverse un interminable cimetière aux croix, amputées, détériorées, fatiguées. Des fantômes de sépultures qui montent la garde sur cette terre de sommeil ou les plus démunis s’entassent et pourrissent dans des charniers communs. Même ici l’inégalité transparaît sous la frime le fric et les apparences. Des apparences qu’il faut préserver. Le capitaine  marche vers son destin. Il l’affronte sans état d’âme. Son courage me subjugue. Je suis à deux doigts de bondir et le rejoindre. C’est maintenant ou jamais. La peur me retient. Partagé entre l’absurdité d’une mort héroïque et la honte de l’échec, je choisis de ne pas bouger et d’assister en spectateur à la fin dramatique de ce brillant officier qui disparaît tout au bout de la route victime de son orgueil et de sa vanité.

             Je pénètre dans Falanco au son des fifres et des violons. La foule m’acclame mais mes oreilles bourdonnent des cris et des hurlements de tous ceux qui sont restés là-bas. Je me traîne péniblement porté par des automatismes de zombie Une grisaille épaisse embrume mon cerveau. Mes yeux plongent dans le néant. Je ne vois rien de cette route interminable et pourtant j’enregistre inconsciemment tout un environnement qui me rappelle les heures terrifiantes que je viens de vivre. Des tombes des cadavres des morts et des sanctuaires sont présents tout autour de moi. Je ne peux m’empêcher de penser à ces soldats qui n’ont pu résister à l’appel de la mort. Je ressasse inlassablement le détail des événements et redoute la confrontation avec Peppo. Quelle déception ! La seule chose à faire est d’oublier ce que j’ai vécu. Je n’y parviens pas. Les sept journées de marche qui me séparent de la vallée de Mauro sont dérisoires. Ni le temps ni les kilomètres ne peuvent le dissocier ce pays qui m’accueille et m’encense. C’est du délire. L’explosion de joie me détourne un court instant des réalités. Une courte pause entre la peur et la honte. Mon esprit replonge rapidement au plus profond de ma conscience. La liesse populaire ne fait qu’accentuer mon mal-être. Elle me fait prendre conscience de la dérision des mots courage et lâcheté. Comment leur expliquer que ce n'est pas en luttant que j’ai eu la vie sauve mais en refusant de combattre ? Ils ne reconnaissent en moi que le survivant de la vallée de Mauro et ne perçoivent nullement le faux héros fraîchement auréolé de couardise. Les habitants de Falanco ignorent ou refusent la vérité. Ils ont trop besoin de reporter sur quelqu’un leurs rêves et leurs espoirs. Je ne suis ni plus ni moins héroïque qu’un autre. J’ai joué dans la mauvaise partie, celle où tout un peuple a le regard fixé sur le résultat et où l’enjeu psychologique est bien plus important que la réalité. L’homme est composé de plusieurs personnages qui réagissent différemment selon circonstances et les événements. Nous sommes tous lâches et courageux, faibles et forts, doux et violents, honnêtes et voleurs. Les faits imposent des actions. Les témoins les valorisent, les étouffent ou les détruisent. Jamais personne n’est revenu de la vallée de Mauro. Je suis le seul. Toutes les hypothèses peuvent être envisagées.

            Les cris s’éteignent, les instruments de musique se taisent. La foule qui borde la route se fait de plus en plus silencieuse. Elle s’épaissit, réduisant en simple filet le chemin qui me conduit jusqu'au village. A leur regard je devine qu‘ils ont compris. L’amertume et la déception  succèdent à la joie. Un murmure gronde et s’amplifie. Des cris de haine fusent. Je traverse une double haie d’injures et de quolibets. Un sursaut de fierté me maintien droit. Mon regard imprégné d’amertume se voile d’une haine qui cache ma désespérance. Je me maquille en dur mais mon cœur ne peut s’empêcher de pleurer.

            Surgissant d’entre les cailloux une vieille femme drapée de deuil me bloque le passage. Je stoppe net. Les crachats et les insultes cessent. Un angoissant silence succède au vacarme de mon chemin de croix. La vieille femme marche sur moi immobile comme une statue de procession. Seuls ses yeux paraissent vivants. Je suis mal à l’aise. Je ne peux supporter ce regard. Je ferme les yeux. Une odeur de transpiration de crasse et de mort se répand, se rapproche, m’enveloppe. Des doigts osseux accrochent mon poignet. Je serre les mâchoires. Un souffle tiède et fétide caresse ma main. Les lèvres de la vieille femme effleurent mes phalanges. J’entrouvre mes paupières. La vieille femme lève la tête. Ses yeux humides portent sur moi de l’amour et de la reconnaissance. Elle est heureuse que je sois revenu. Pour cette vieille femme il n’y a pas de mort héroïque, il n’y a que des fils que les mères ont perdus. Elle me prend par la main et me guide jusqu’à la cabane de Peppo. La foule s’écarte. Les hommes se décoiffent. Les femmes s’agenouillent. Tout le monde respecte la doyenne de Falanco. Elle est avant tout une mère. La mère de nous tous.

            Peppo assis sur un tabouret tout au fond de la pièce ne réagit pas à mon entrée. Aucun geste, aucune parole. La grande cheminée malgré la chaleur accablante du dehors consume à plein feux d’énormes bûches. Les flammes qui ronflent sous la marmite où mijotent des haricots blancs éclaboussent d’or et de vermeil le visage impassible du vieillard. Sans un mot il se lève, dispose deux couverts sur la table et s’assoit à son emplacement habituel. Je croise enfin son regard. Un regard d’homme déçu. Les cernes de la désillusion cerclent de noir des yeux qui ne pétillent plus. De nouvelles rides au coin de la bouche témoignent de son cruel désenchantement. Il croyait en moi.

             Les haricots refroidissent dans mon assiette. Je les remue machinalement du bout de ma fourchette sachant pertinemment que je n’en avalerai aucun. Je remplis mon verre d’un vin épais que j’avale d’un trait. C’est mon troisième verre. Peppo vide son assiette consciencieusement sans me porter la moindre attention. Depuis mon retour nous n’avons pas échangé la moindre parole. J’en ai assez. J’explose.

            - Allez-y ! Dites votre pensée, je suis un lâche et un dégonflé.

          Peppo ne bronche pas. Son indifférence et sa froideur me poussent à bout. Mon assiette et son contenu volent au-dessus de la table et s’écrasent contre le mur. Peppo imperturbable  essuie la lame de son couteau sur un reste de pain. Je n’existe plus pour lui. Je me lève brutalement et me dirige vers la fenêtre. La foule est encore là. Personne n’a bougé. Je fonce vers ma chambre, claque la porte et me jette sur le lit. Mon visage s’écrase sur l’oreiller. Je me laisse aller ne pouvant contenir plus longtemps ma douleur. Toute la tension de cette terrible épreuve explose dans des sanglots qui vident mon corps. Je me laisse aller sans trop savoir le pourquoi de ce désespoir. Mes nerfs me lâchent. Ma respiration devient de plus en plus saccadée. L’air se raréfie. Un énorme poids écrase tout mon corps. Mes pensées tourbillonnent. Je m’enfonce dans une semi inconscience. Mon esprit se raccroche au souvenir d’un pays avant Falanco. Pour la première fois je doute et regrette d’être ici. Des voix et des murmures emplissent ma chambre. J’arrache mon visage de l’oreiller. Des greffiers des soldats des femmes et des enfants sont tout autour de moi. La nouvelle a rapidement fait le tour du pays. De tous les coins de Falanco les gens continuent d’affluer s'entassant sans discontinuer dans la cabane de Peppo repoussant vers l’infini les murs de ma chambre. Je veux me lever. Mes jambes se dérobent. Ni chaînes ni menottes pour me maintenir cloué sur place. La haine de tout un peuple est garante de mon emprisonnement. Les heures s’égrènent lentement dans un silence inquiétant. La nuit dépose lentement sur cette scène hallucinante un voile sombre qui déforme les visages. Une cloche tinte. Des lampes éclatent illuminant partiellement cette arène improvisé. Les jeux du cirque peuvent commencer. Je n’ai plus qu’à attendre les lions. Peppo pénètre dans la chambre précédé de deux personnages aussi âgés que lui. Ils ont tous les trois revêtus la tunique pourpre et or des grands chevaliers de Falanco.

13 01 la mort (2)

       Peppo porte autour de son cou la chaîne de métal et de rubis du gardien des lois et des institutions. C’est le juge suprême de Falanco. Le roi de Naotie rejoint le tribunal. Mon procès est ouvert. Je suis accusé mais c’est toute une nation que l’on juge au travers de ma démission. Un des grands chevalier de Falanco prend la parole pour un violent réquisitoire. Ce vieillard aux yeux doux et aux gestes raffinés requiert à mon encontre la peine capitale. Sa verve subjugue les jurés à l’exception de la vielle femme qui m’avait guidé au milieu de la foule hostile. Sa présence m’apaise, elle atténue  cette pression énorme qui écrase ma poitrine. Je me sens bien. Je respire enfin, libéré du poids de cette conscience qui m’oppressait et m’étouffait. Plus rien ne peut m’arriver. Elle me tient la main Les chaînes ne pèsent plus. Je m’assieds sur le lit observant bien en face cette foule qui me juge. Des yeux se baissent des regards se détournent. La gêne et le malaise s’insinuent dans tous les recoins du prétoire. Le troisième chevalier de l’ordre de Falanco prend la parole. A ma grande stupéfaction ce petit homme sec au fasciés de rapace me défend avec fougue et maestria. Il appelle un témoin. Une porte s’ouvre sur le néant. Un vent glacial s’engouffre dans la pièce chargé d’une nauséabonde odeur de putréfaction. Le capitaine qui m’avait accompagné dans ma triste aventure pénètre dans la salle d’audience, s’incline devant la cour et se tourne face à la foule. Un frisson d’horreur parcourt la salle d’audience. Le regard de l’officier ne brille plus. Deux énormes cavités grouillantes de vermine trouent le visage à l’emplacement des yeux. Quelques touffes de cheveux collées sur un crâne décharné s’effilent en franges argentées. Seules ses dents impeccablement rangées étincellent d’or et d’ivoire dans une bouche transparente fermée pour toujours. Ce corps d’athlète qui faisait rêver n'est qu’une épave martyrisée violentée déchirée. Des plaques noires et mauves constellent son squelette blanchi à vif. Ce sont les derniers lambeaux de muscles et de peau qui se raccrochent désespérément aux os. Son retour plaide en ma faveur. Cet homme  fort et courageux n’existe plus. Il n’est plus qu’un souvenir qui a nourri une fois de plus le monstre d’orgueil et de vanité de la vallée de Mauro. Quoi qu’il arrive et quel que soit le verdict je sais que je ne retournerai plus là-bas et que par ce procès d’autres suivront mon exemple et refuseront d’engraisser la bête immonde de la vallée de Mauro. Seul le renoncement peut détruire ce que l’orgueil entretien.