30 01 couverture du livre falanco

EXTRAIT DE FALANCO

conte initiatique fantastique illustré par l'auteur

 

 

 

Indifférents à notre présence, hommes, femmes, et enfants attendent un soleil qui tarde à venir. Ces créatures de glaise, statufiées dans les attitudes du quotidien, fixent le néant d’un regard vidé de pupille et d’iris. Leur peau, leurs ongles, leurs dents se pigmentent du triste gris des murs de la cité. Le ciel perpétuellement plongé dans la nuit s’arrache aux contraintes des calendriers. L’aurore et le crépuscule se fondent dans une monotone continuité. Aucune frontière entre les saisons. Les oiseaux n’émmigrent pas. La lune ne déclenche pas les marées. Le vent ne porte pas les nuages. Un seul repère, une seule entorse à la platitude du temps qui passe : «  L’apparition d’un soleil pour la fête païenne du grand affrontement. »

Un groupe d’adolescents assis au pied d’un escalier taillé à flanc de montagne ne s’écarte même pas pour nous laisser le passage. Les garçons ne portent pas de barbe, les filles n’ont pas de seins mais ce sont déjà tous des vieillards. Notre présence ne provoque aucun  mouvement. La résignation l’emporte sur la curiosité. Avachis, fatigués, brisés, ils se regroupent en ce lieu pour se rapprocher de leur idole. Nous enjambons cette grappe humaine et attaquons l’interminable ascension vers les sommets. Peppo monte allègrement les premières marches de cet escalier sans fin taillé à même la roche. Je ne le lâche pas d’une semelle. J’ai trop peur de me retrouver seul au pays des morts vivants. La  montée est raide. Je souffle. Je crache. Je peste. Je m’arrête à la moindre occasion pour grignoter quelques secondes récupératrices. Nous atteignons enfin un plateau couvert d’une végétation  abondante et grise. La première herbe de Falanco. Un seul et unique rayon de soleil éclaire un jeune homme qui tourne et virevolte. Ses mains sanglées de bandelettes de cuir frappent méthodiquement l’écorce d’un arbre mort.

             - Bonjour Peppo, bienvenu dans ma retraite.

            - Salut, champion, ça se passe bien ?

            - Impeccable ! Je suis en pleine forme.

            - C’est pour quand ?

            - Au plein soleil, ça ne vas pas tarder, toutes les conditions sont réunies. .

            - Viens ici petit que je te présente au champion.

             L’homme qui m’écrase la main est bien plus grand que Peppo. Son corps éclatant de pureté capte dans un seul rayon toute la lumière du ciel. Ses muscles jouent avec ce filet incandescent qui creuse et sculpte des reliefs harmonieux. Son ventre plat, ses hanches étroites, et ses épaules massives, attestent d’une discipline de vie et d’une hygiène sportive sans défaillance. C’est le champion des morts vivants, chalanger au titre suprême.

            - Nous sommes ici pour peaufiner ta condition et atteindre ton top niveau. Le petit sera ton partenaire d’entraînement.

Le champion se tourne vers moi, me détaillant d’un air professionnel. Son regard me dérange. Ses yeux sont transparents. Des billes de verres opaques et translucides qui me mettent mal à l’aise. Son visage aux traits pourtant juveniles est déjà marqué par son destin. C’est un vieux jeune. Ses cheveux sont gris. Ses ongles sont gris. Ses dents aussi. Seule sa peau, légérement teintée de rose, le différencie des morts vivants.

            - J’ai confiance en toi Peppo, c’est pourquoi je te confie ma préparation. Ce que tu décides est toujours bien. Qui peut rêver d’un meilleur entraîneur ?

            - Je ne t’apporte qu’un peu de mon expérience. Quant au reste...

            - Nous gagnerons !

Le jeune champion va affronter un Bronk. Pour la six centième fois un mort vivant s’attaque au titre suprême. De tous les téméraires qui ont entrepris cette utopique conquête un seul a réussi. Ce champion d’une épopée lointaine qui par sa victoire a pu quitter l’univers des morts vivants est devenu un exemple, un modèle, un guide moral. Son histoire transmise de génération en génération s’embellit de nostalgie. Une statue immense creusée à flanc de montagne matérialise le souvenir de cet inoubliable affrontement. C’est un objet de culte. Un but de pèlerinage. Un lieu de recueillement. L’identification au héros suscite, depuis ce jour, de nombreuses vocations. Les tentatives se succédèrent, les désillusions aussi, plongeant les champions déchus dans les profondeurs de l’indifférence. Seul leur restait le souvenir d’une aventure unique et personnelle. 

Je ne suis pas un combattant, je dirai même que je suis un non violent, et me voilà embarqué comme sparring-partner d’un géant à la musculature impressionnante. Je n’ai rien demandé. De toute façon, je n’avais pas le choix ? Sans plus attendre nous commençons un travail foncier de mise en condition sous la tutelle d’un  Peppo intransigeant. Courses, musculation et exercices d’assouplissements amènent progressivement le champion vers une condition physique optimale. Je me prends au jeu. Je découvre. Je m’intéresse. Je me donne corps et âme. Les simulacres d’assaut, les leçons techniques, les plans fignolés, les tactiques élaborées s’enchaînent inlassablement dans un perpétuel recommencement. Au fil des entraînements mon coeur s’accoutume à cette sollicitation constante de l’organisme. La fatigue se faisant  moins pesante, je me surprends à aimer cette dépense d’énergie qui régule un métabolisme endormi par la routine. Mes muscles s’assouplissent, ma peau épurée de ses toxines se teinte d’une transparence parcheminée. Mes articulations ne craquent plus, mon souffle n’est plus en manque. Chaque parcelle de mon corps répond aux contraintes imposées par Peppo.

 Un changement presque imperceptible de luminosité laisse pressentir l’imminence de la fête du soleil. L’approche du combat m’inquiète. J’ai du mal à réprimer une angoisse chaque jour grandissante. J’en fais part à Peppo. Lui aussi est anxieux mais il me rassure en m’expliquant que cette appréhension est normale et que seul les fous et les inconscients n’ont jamais peur. Même le champion, malgré son calme apparent, vibre aux incertitudes de cet instant de vérité. Assis sous son rayon de soleil, les genoux repliés sous le menton il mâchonne une fleur. Ici sur la montagne il y a des fleurs. Elles sont grises, mais elles existent. Je l’observe silencieusement pour ne pas troubler sa méditation. Il sent mon regard et m’adresse un sourire complice. Notre travail en commun trouve sa récompense dans une complicité fraternité et et une communion d’esprit sans équivoque.  

 Une plate-forme rectangulaire délimitée par quatre rangées de fil de fer barbelés se dresse au creux d’un volcan endormi, cirque monumental aménagé pour le confort visuel de milliers de spectateurs qui s’entassent dans un brouhaha continu. Une immense ovation secoue le cratère. Le champion fait son entrée drapé dans la cape de Peppo. Dans un tumulte indescriptible la foule dévale les gradins pour s’agglutiner au plus près de l’aire de combat. C’est la course à la meilleure place. Le champion salue ce public qui se bouscule pour mieux le supporter. Un puissant projecteur illumine l’arène. C’est le soleil qui fait son apparition. Les jours de  combat sont les seules occasions où les morts vivants profitent de sa lumière et perçoivent sa chaleur. Il symbolise un monde de privilèges et de bien vivre que  tous, rêvent de rejoindre. Devenir champion est un moyen d’y accéder, mais très peu osent affronter un Bronk. Ils se contentent donc de rêver, résignés et soumis. Les femmes souhaitent au plus profond de leur subconscient être violées par un bronk. Les hommes se demandent toujours pourquoi ils ne sont pas nés bronk.

 

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Une incroyable clameur ébranle de nouveau le volcan. Une explosion de cris. Une bronca. Des sifflets. Un tonnerre d’applaudissements. Des réactions diverses et passionnées accompagnent trois bronks qui empruntent un étroit couloir au milieu des gradins. Souriants et sûrs de leur force ils traversent les acclamations d’un public partagé entre la haine et l’admiration. Dans une confusion totale la foule s’extériorise dans l’hystérie et le fanatisme. Une ferveur communicative qui m’excite et m’émeut. Une émotion contenue. Je suis dans le camp adversaire et je prends sur moi de ne rien laisser transparaître en découvrant ces êtres mythiques aux têtes armées de cornes affutées de mort. Une stature impressionnante, de longs bras, un sexe démesuré, mais surtout un buste massif et épais qu’une toison poitrinaire cuirasse de protection. Le plus jeune des bronks, capé d’arc en ciel et auréolé de son titre bondit sur l’aire de combat. La foule l’acclame. Avec une grande solennité il s’incline dans notre direction. Nous lui rendons son salut. Le public scande un nom. Ce n’est ni celui du champion ni celui du bronk. Elle a reconnu parmi les accompagnateurs un héros du passé et le contraint à monter sur l’estrade. L’émotion étreint ce combattant à la dureté légendaire que la fierté de ne pas avoir été oublié illumine ses vieux jours. C’était une authentique star. Par dix-huit fois il  affronta victorieusement un mort vivant. 

 

Le soleil illumine de toute son intensité le cœur de l’arène ciselant d’or et de lumière l’interminable cérémonial d’avant combat. Les deux protagonistes sont déjà plongés dans la bataille, se défiant du mental. Les yeux du champion ne sont plus blancs. Ils sont bleus. Il a presque quitté le monde des morts vivants. La fête commence, m’emportant dans un tourbillon de violence de sang et de bravoure. Le danger teinte d’angoisse une fascinante chorégraphie dont les envolées, les tournoiements et les esquives préparent les estocades. Un silence respectueux écrase les gradins. On discerne avec détachement tous les chocs, tous les bruits, tous les ahanements des combattants, amplifiés  la caisse de résonance de ce grandiose temple dédié à la gloire et à l’immortalité. Un spectacle sonore et visuel. Les deux combattants, habillés de lumière et gainés de sueur, ajoutent la beauté de leur corps à la dramaturgie du moment. Gladiateurs de l’inutile, toréadors du geste, artistes du poing, idoles de l’éphémère, instruments d’un culte mystérieux, ils luttent pour gloire et non pour leurs vies. Les applaudissements qui ponctuent chaque assaut, se prolongent de plus en plus pour ne faire qu’un seul et même crépitement. La foule en délire porte son champion. De mémoire de bronk on n’avait jamais assisté à une rencontre aussi intense. Le champion ne veut plus retourner dans le monde des morts vivants. L’indécision plane sur le résultat. Tout peut basculer. L’issue du combat est imminente. L’air se raréfie aspiré par des milliers de poitrines angoissées. Qui va tomber ? Bronks, naotiens, morts vivants, tout Falanco debout sur les gradins retient son souffle. L’émotion paralyse les centaines de milliers de spectateurs qui pressentant l’événement se sont déplacés en masse. Un futur dieu évolue sous leurs yeux. Seule une génération sur mille est contemporaine d’un fait aussi marquant. Subjugué par cette démonstration de pureté et de grandeur j’en oublie que je fais partie de son staff technique. Je suis aspiré par l’action, vibrant, souffrant et bataillant de concert. C’est un peu de mon cœur qui évolue sur l’estrade. Un immense cri déchire les poitrines. L’instant fatidique. Les deux athlètes rivés par leur regard ne font plus qu’un. Le bronk vacille mais ne s’écroule pas. Tout se fige dans une interminable agonie qui en réalité ne dure qu’une fraction de seconde. Conclusion homérique, émotion insoutenable, chute tragique, aboutissement d’une destinée hors du commun. Le bronk est vaincu. Un immense soulagement. Une explosion de joie. Le champion lève les bras au ciel. C’est du délire. Le vainqueur s’allonge sur le podium appelant sa récompense. Des larmes de bonheur coulent sur son visage. Les spectateurs se taisent. Tous les coeurs battent à l’unisson, mais je n’entends que le mien cogner plus fort que tous les autres. Peppo bondit sur l’estrade, s’accroupit à côté du champion. Avec des gestes empreints d’une grande solennité il glisse ses doigts sur son visage refermant les paupières et scellant à tout jamais cet instant magique dans la mémoire de Falanco. La foule s’agenouille. Peppo recouvre le champion avec la cape arc en ciel du bronk. La foule se signe. Dans un silence de cathédrale le champion quitte le monde des morts vivants.

 Le soleil s’éteint. Les gradins se vident. Les morts vivants rejoignent la grisaille de leur quotidien attendant le prochain combat. Peut être l’un d’eux aura-t-il le courage ? Peut-être lui...

 

 

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